02/05/2014

Diamanda Galas, Guerrière et Gorgone, par Catherine Mavrikakis (2014)

À travers le nouvel essai de Catherine Mavrikakis, je découvre Diamanda Galas et une part de moi-même:
"L'esthétique et la politique de Diamanda Galas, la théâtralisation tragique [...] se fondent sur les excès du corps, de l'esprit et sur la manifestation du sentiment de base de tout acte social subversif, c'est-à-dire authentique. Le pathos devient une éthique du vivre-ensemble, puisqu'il est la source de l'empathie et du sentiment de l'existence de l'autre. Galas se donne pour tâche d'être poreuse, traversée. Elle n'est que passage. Elle ne peut être saisie, ramenée à une définition unique. Sa voix, sa présence est toujours multiple, fuyante. [...] En Galas, s'incarnent des images d'un féminin inassimilable, indomptable, fait de douleurs, de haine et plein d'un chaos originel, violent. En elle, une tribu, tous les membres de la famille crient... Mais certes pas à l'unisson."

27/03/2014

Indiana (1832) de George Sand

Mon premier George Sand... et j'ai attaqué par Indiana, une petite brique, que j'ai dévoré.  Je ne résumerai pas l'intrigue, vous pouvez trouver ça sur le web facilement si cela vous chante; je n'aime pas toujours résumer les livres que je lis, je préfère en dire ce que je veux, comme cela me vient.  En général lorsque qu'on me conseille un livre, je ne veux pas savoir l'histoire, mais plutôt le(s) thème(s) abordé(s), ou une idée générale, un survol, les grandes lignes...  Si une personne que j'apprécie est pleine d'engouement pour un livre, il y a des chances que je finisse par le lire aussi, si je fais confiance à ses goûts bien sûr...  C'est comme demander conseil à un animateur ou un bédéiste qu'on "méprise" pour regarder son propre travail, ça n'a pas de sens... "mais pourquoi suis-je allée lui demander son avis à celui-là"... (n'allez pas demander des conseils à ceux qui n'y connaissent rien, ou ceux qui font des choses que vous ne trouvez pas terrible, vous allez vous tirer une balle dans le pied).  Mais là je m'égare, rien à voir avec lire des livres et en parler. J'y retourne.

C'est une histoire d'amour, ça c'est la chose à savoir.  Étrangement, l'histoire ne m'a pas vraiment intéressée, pourtant j'aime les histoire d'amour et le romantisme, mais là, avec Indiana, le dénouement m'était complètement égal.  Je dirais même que je n'avais pas la patience de m'y pencher.  Ce que j'ai aimé, dans ce livre, c'est le ton.  Un ton ironique, aigu, où le narrateur donne son point de vue sur les personnages, leurs actions, leurs mœurs, leurs émotions et leur place dans le monde.  George Sand nous offre un regard sur la société bourgeoise de son époque.  Elle met en avant la catastrophe des mariages arrangés, le malheur qui en découle (pour la femme comme pour le mari) et les erreurs auxquelles ils peuvent mener, mais aussi la naïveté des jeunes femmes mariées trop tôt, la condition des femmes, la dureté de jugement vis à vis d'autrui et l'hypocrisie.  Le ton narquois avec lequel elle décrit tout ce beau monde avec leurs beaux sentiments pour l'amour, la politique, la famille et l'écriture est absolument délicieux.  C'est ce ton qui m'a tenue en haleine.  J'avais l'impression de rentrer dans un monde par une porte secrète et de rire de l'idiotie humaine.  J'étais au théâtre des délires.  Je pensais parfois à Flaubert, parfois au lyrisme, parfois au romantisme.  L'écriture est superbe, bien que j'avoue ne pas avoir été capable de lire les pages où l'amour passionné d'un personnage envers un autre était énoncé.  C'était bien trop praliné pour moi, et je pense que cet aspect long et exalté dans les "passages d'amour" était voulu par l'auteure.  Je crois qu'elle désirait se moquer d'une certaine façon d'aimer.  Il y un passage où le narrateur dit quelque chose du genre : les hommes qui parlent trop bien d'amour aiment mal.  Je n'ai pas la phrase exacte... mais lorsque j'ai lu ça, j'ai bien ri et pensé "tu ne crois pas bien dire!".  Sachant qu'un des personnages est manipulateur, égoïste et intéressé, lire son étalage d'amour m'était tout bonnement insupportable.  Et la fin m'a surprise. Évidemment je sentais quelque chose allait enfin être révélé, mais la fin de tout cela... non. Donc, un roman piquant!

Un passage qui m'a fait vibrer de plaisir:
"Raymon s'était donc placé sur cette espèce de ligne mitoyenne entre l'abus du pouvoir et celui de la licence, terrain mouvant où les gens de bien cherchaient encore, mais en vain, un abri contre la tourmente qui se préparait.  A lui, comme à bien d'autres cerveaux sans expérience, le rôle de publiciste consciencieux semblait possible encore.  Erreur dans un temps où l'on feignait de déférer à la voix de la raison que pour l'étouffer plus sûrement de part et d'autre.  Homme sans passions politiques, Raymon croyait être sans intérêts, et il se trompait lui-même; car la société, organisée comme elle l'était alors était favorable et avantageuse; elle ne pouvait pas être dérangée sans que la somme de son bien-être fut diminuée, et c'est un merveilleux enseignement à la modération que cette parfaite quiétude de situation qui se communique à la pensée.  Quel homme est assez ingrat envers la Providence pour lui reprocher le malheur des autres, si pour lui elle n'a eu que des sourires et des bienfaits?  Comment eût-on pu persuader à ces jeunes appuis de la monarchie constitutionnelle que la constitution était déjà vieille, qu'elle pesait sur le corps social et le fatiguait, lorsqu'ils la trouvaient légère pour eux-même et n'en recueillaient que les avantages?  Qui croit à la misère qu'il ne connaît pas?"

06/03/2014

RU (2009) de Kim Thuy

Premier roman, à tonalité autobiographique, de Kim Thuy. 

Des anecdotes de l'immigration et de la vie d'une jeune vietnamienne au Québec, à la fin des années 70.

Une écriture sèche et directe, amenée par fragments de mémoire. Pas de fioritures. La poésie est dans le rythme, entre les lignes. Nous lisons ce récit comme si nous suivions un témoignage rapporté d'une personne à une connaissance. Je m'imaginais l'auteure enregistrant ses souvenirs dans un dictaphone... L'écriture est dénuée de séduction et porte pourtant un certain charme, peut-être à cause de sa crudité et parfois même de sa douceur. 

Ru, dans mes lectures, à été comme une boisson au gingembre après une bonne part de tarte aux poires.

Petit extrait:
"Nous allions donc à la même école, comme des jumelles, assises sur le même banc dans la même classe. Parfois, ma cousine remplaçait notre maîtresse pendant son absence et se retrouvait debout sur le bureau de celle-ci, brandissant sa grande règle. elle avait cinq ou six ans, comme nous tous, mais n'étais aucunement intimidée par cette règle parce que, contrairement à nous, elle avait toujours été mise sur un piédestal. Alors que moi, je faisais pipi dans ma culotte parce que je n'osais pas lever la main, parce que je n'osais pas marcher jusqu'à la porte avec tous les yeux rivés sur moi. Ma cousine terrassait ceux qui copiaient mes réponses. Elle foudroyait ceux qui se moquaient de mes larmes. Elle me protégeait parce que j'étais son ombre."

15/01/2014

Quoi? L'Éternité (1988) de Marguerite Yourcenar

Cette année passée m'a lancé sur les femmes et leurs livres. Marguerite Yourcenar, ma grande découverte de 2013, une passion... J'ai commencé ses romans autobiographiques (trilogie comprenant d'abord Souvenirs pieux (1974) et Archives du Nord (1977)) en commençant étrangement par le dernier. Le titre me faisait sans doute rêver.


Passage choisi (partie du Trépied d'or) :
"Les dames qui arpentent cette plage d'avant-guerre ne prévoient rien de tel, et ne se disent pas non plus que les baleines qui dessinent leur taille et soutiennent leur col ont récemment fait partie de bêtes sorties de la mer. Des fumées s'exhalent des lèvres sous les moustaches et au dessus des barbes, polluant le bon air qu'on était venu chercher. Des baigneurs en caleçons rayés descendant jusqu'aux genoux, la poitrine couverte d'ancres, piquent une tête dans les vagues ou jouent au ballon. Des baigneuses entuniquées et culottées de laine bleu marine, pourvues jusqu'à mi-cuisse d'un chaste volant assorti, se font asperger par la marée montante et s'enfuient en criant, alourdies par l'eau et le sable amassés dans leurs fond de culottes. A l'heure où le flot recule épouvanté, les humbles et beaux chevaux traînent les loueurs de cabines roulantes vers la marée basse. A en juger par les emballages de papier d'argent et les papiers gras qui jonchent la plage à demi sèche, la vente des chocolats et des sandwichs doit édifier des fortunes."

Enfance (1983) de Nathalie Sarraute


Roman autobiographique, écrit à deux "voix", de l'ordre de l'introspection, du souvenir et de l'analyse. Mon premier roman de Nathalie Sarraute. Un coup de foudre.

Un passage que j'aime beaucoup, parmi tant d'autres:

"J'ai beau me recroqueviller, me rouler en boule, me dissimuler toute entière sous mes couvertures, la peur, une peur comme je ne me rappelle pas en avoir connue depuis, se glisse vers moi, s'infiltre... C'est de là qu'elle vient... je n'ai pas besoin de regarder, je sens qu'elle est là partout... elle donne à cette lumière cette teinte verdâtre... c'est elle, cette allée d'arbres pointus, rigides et sombres, aux troncs livides... elle est cette procession de fantômes revêtus de longues robes blanches qui s'avancent en file lugubre vers des dalles grises... elle vacille dans les flammes des grands cierges blafards qu'ils portent...elle s'épand tout autour, emplit ma chambre... Je voudrais m'échapper, mais je n'ai pas le courage de traverser l'espace imprégné d'elle, qui sépare mon lit de la porte."

10/12/2013

Les carnets de Jane Somers T.2 Si vieillesse pouvait (1984) de Doris Lessing

Une femme de cinquante ans, dont la carrière professionnelle est plus que réussie et qui a toujours sut se montrer en contrôle d'elle-même, tombe subitement amoureuse d'un inconnu et se retrouve responsable de sa nièce de 19 ans, errante telle une épave.

Un autre regard sur l'amour et le sens de la famille.

14/11/2013

Shosha (1978) d'Isaac Bashevis Singer

Je viens de lire mon premier Isaac Bashevis Singer dont ma mère m'a souvent parlé. Je suis tombée sur Shosha par hasard. Je cherchais un autre auteur... J'ai vu ce livre et je me suis dit "C'est le moment où jamais".

C'est un roman réaliste, drôle (par son humour noir) parfois et profondément touchant par son humanisme. Nous plongeons en plein ghetto juif de Varsovie, dans les années 1930. Tout y est, sans fioritures ni violons. Je n'ai pas pleuré. Mais j'y ai beaucoup pensé.

Voici un passage:
"Combien de femmes auras-tu? demanda Shosha
— En te comptant toi, mille.
— Tant que ça?
— Le roi Salomon avait mille femmes. c'est écrit dans le cantiques des cantiques.
— C'est permis?
— Les rois ont tous les droits.
— Si tu as mille femmes, tu n'auras plus de temps pour moi.
— Shoshele, pout toi, j'aurai toujours le temps. Tu siègeras près de moi sur le trône, et tu reposeras tes pieds sur un tabouret de topaze. Lorsque le Messie viendra, tous les Juifs monteront sur un nuage, et s'envoleront vers la Terre sainte. Les Gentils deviendront les esclaves des Juifs. Une fille de général te lavera les pieds.
— Oh! mais ça me chatouillera..."

Dans ce podcast, Alain Finkielkraut aborde l’œuvre d'Isaac Bashevis Singer avec émerveillement, admiration et enthousiasme. C'est en l'écoutant que je me suis rappelée que ma mère avait elle-même beaucoup aimé le lire.

30/10/2013

L'oeuvre au noir (1968) par Marguerite Yourcenar

Un portrait historique de la renaissance à travers le personnage de Zénon, alchimiste, médecin et philosophe.

"Il était de ces hommes qui ne cessent pas jusqu'au bout de s'étonner d'avoir un nom, comme on s'étonne en passant devant un miroir d'avoir un visage, et que ce soit précisément ce visage-là. Il était de ces hommes qui ne cessent pas jusqu'au bout de s'étonner d'avoir un nom, comme on s'étonne en passant devant un miroir d'avoir un visage, et que ce soit précisément ce visage-là."

02/09/2013

Les yeux ouverts (1980), Marguerite Yourcenar, entretiens avec Matthieu Galey

Pour les amoureux de Marguerite Yourcenar, ce livre est une bible.  Je suis tombée dessus dimanche dernier par hasard, dans une petite librairie poussiéreuse du plateau (Montréal), croulant sous des piles de vieux bouquins, tenue par un vieux passionné aux yeux souriants.  Moi qui pensait m'acheter des chaussures ce jour-là!  Elle y parle de son enfance, de son père, de la religion, du mystique, de ses romans, de l'écriture, de la solitude, du féminisme... dans une pensée claire et concise.

"On rêve un peu dans le même style que celui où on écrit.  Chose très curieuse, dans mon expérience, et dans celle des gens que j'ai interrogés du moins, presque personne ne rêve de ce qu'on écrit ou de ce qu'on peint.  On rêve parallèlement.  Très peu de gens semblent rêver des gens qu'ils ont aimés, mettons leurs parents, immédiatement après leur mort; ils en rêvent parfois vingt ans ou quarante ans plus tard.  Ce sont là des indices qui pourraient mener à quelque chose.  Je crois qu'avant de faire des théories il importerait de multiplier les enquêtes sur le rêve."

Ci-dessous, un entretien avec Bernard Pivot pour Apostrophes (1979): 

03/08/2013

Au phare (1927) de Virginia Woolf

J'ai dessiné un phare pour de la recherche graphique pour un contrat de design web. L'idée du phare est venue d'elle-même sans qu'on me l'ait demandé. Étrangement je réalise aujourd'hui que je suis en train de lire Au phare (1927) de Virginia Woolf. Je me suis dernièrement arrêtée au passage suivant:
"Elle avait été admirée. Elle avait été aimée. Elle était entrée dans les pièces où se tenaient des personnes endeuillées. Les larmes avaient coulé en sa présence. Des hommes, des femmes aussi, abandonnant la complexité des choses, s'étaient permis auprès d'elle le soulagement de la simplicité."

09/02/2013

La tâche (2000), de Philip Roth

"L’été où Coleman me mit dans la confidence fut celui où, hasard opportun, on éventa le secret de Bill Clinton jusque dans ses moindres détails mortifiants, plus vrais que nature, l’effet-vérité et la mortification dus l’un comme l’autre à l’âpre précision des faits. Une saison pareille, on n’en avait pas eu depuis la découverte fortuite des photos de Miss Amérique dans un vieux numéro de Penthouse : ces clichés du plus bel effet, qui la montraient nue à quatre pattes et sur le dos, avaient contraint la jeune femme honteuse et confuse à abdiquer pour devenir par la suite une pop star au succès colossal. En Nouvelle-Angleterre, l’été 1998 s’est distingué par une tiédeur, un ensoleillement délicieux, et au base-ball par un combat de titans entre un dieu du home-run blanc et un dieu du home-run café-au-lait. Mais en Amérique en général, ce fut l’été du marathon de la tartuferie : le spectre du terrorisme, qui avait remplacé celui du communisme comme menace majeure pour la sécurité du pays, laissait la place au spectre de la turlutte ; un président des États-Unis, quadragénaire plein de verdeur, et une de ses employées, une drôlesse de vingt et un ans folle de lui, batifolant dans le bureau ovale comme deux ados dans un parking, avaient rallumé la plus vieille passion fédératrice de l’Amérique, son plaisir le plus dangereux peut-être, le plus subversif historiquement : le vertige de l’indignation hypocrite. Au Congrès, dans la presse, à la radio et à la télé, les enfoirés à la vertu majuscule donnaient à qui mieux mieux des leçons de morale, dans leur soif d’accuser, de censurer et de punir, tous possédés par cette frénésie calculée que Hawthorne (dans les années 1860, j’aurais été pour ainsi dire son voisin) avait déjà stigmatisée à l’aube de notre pays comme le « génie de la persécution » ; tous mouraient d’envie d’accomplir les rites de purification astringents – après quoi le sénateur Lieberman pourraient enfin regarder la télévision en toute quiétude avec sa petite fille de dix ans. Non, si vous n’avez pas connu 1998, vous ne savez pas ce que c’est que l’indignation vertueuse. L’éditorialiste William F. Buckley, conservateur, écrit dans ses colonnes : « Du temps, d’Abélard, on savait empêcher le coupable de recommencer », insinuant par là que pour prévenir les répréhensibles agissements du président (ce qu’il appelait ailleurs son « incontinence charnelle ») la destitution, punition anodine, n’était pas le meilleur remède : il aurait mieux valu appliquer le châtiment infligé au XVIIe siècle par le couteau des sbires du chanoine Fulbert au chanoine Abélard, son collègue coupable de lui avoir ravi sa nièce, la vierge Héloïse, et de l’avoir épousé. La nostalgie nourrie par Buckley pour la castration, juste rétribution de l’incontinence, ne s’assortissait pas, telle la fatwa lancée par l’ayatollah Khomeiny contre Salman Rushdie, d’une gratification financière propre à susciter les bonnes volontés. Elle était néanmoins dictée, cette nostalgie, par un esprit tout aussi impitoyable, et des idéaux non moins fanatiques."

Adapté au cinéma par Robert Benton en 2003, La Couleur du mensonge, avec Anthony Hopkins et Nicole Kidman.

Purge (2008), de Sofi Oksanen

« (…) dans la terre du désespoir poussent de mauvaises fleurs. »

 

« Elle avait attendu quelqu’un, exactement comme elle avait attendu alors dans cette cave où elle s’était rétrécie en souris dans un coin de la pièce, en mouche dans la lampe. Et une fois sortie de cette cave, elle avait attendu quelqu’un. Quelqu’un qui ferait quelque chose qui l’aiderait ou qui enlèverait au moins une partie de ce qui s’était passé dans cette cave. Qui lui caresserait les cheveux et qui dirait : « Ce n’était pas ta faute. ». Et qui dirait encore : « Plus jamais. ». Qui promettrait que « plus jamais », quoi qu’il arrive. Et en même temps qu’Aliide se rendait compte de ce qui s’était passé, elle comprenait que ce quelqu’un ne viendrait jamais. Que personne ne viendrait jamais dire ces mots, ne les penserait même ni jamais ne prendrait soin d’elle, plus jamais. Qu’elle, Aliide, était la seule qui puisse prendre soin d’elle. Personne d’autre ne viendrait jamais faire cela pour elle (…).»

20/01/2013

Mémoire d'Hadrien, par Marguerite Yourcenar (1951)

"Rien n'est plus lent que la véritable naissance d'un homme"

"Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’oeil intelligent sur soi-même: mes premières patries ont été des livres."



Rien n'est plus lent que la véritable naissance d'un homme.

Rien ne s'oppose à la nuit, par Delphine de Vigan (2011)


"Ai-je le droit d’écrire que ma mère et ses frères et sœurs ont tous été, à un moment ou un autre de leur vie(ou toute leur vie) blessés, abîmés, en déséquilibre… Ai-je le droit d’écrire que Georges a été un père nocif, destructeur et humiliant… Ai-je le droit d’écrire que Liane n’a jamais pu ou su faire contrepoids, qu’elle lui a été dévouée comme elle l’était à Dieu, jusqu’au sacrifice des siens..."

18/09/2012

Un léger déplacement, par Marie Sizun (2012)


"Fatiguée, à présent, épuisée - comme si elle avait marché loin, longtemps. Elle ferme les yeux. Ce n'est pas qu'elle soit triste. Pas du tout triste. Juste fatiguée. Oui c'est ça. Une fatigue heureuse, où se mêlent beaucoup de choses. Comme si lui lui avait raconté une histoire. De ces belles histoires tristes qui font plaisir, qui vous remplissent de joie, même si elles donnent envie de pleurer. Elle s'endort."

(réf: Un léger déplacement, Marie Sizun, 2012, Editions Arléa, Paris.)


02/09/2012

Voyages, d'Emmanuel Finkiel (1999)


"Dès son court-métrage (récompensé d'un César il y a quelques années), Emmanuel Finkiel (ancien assistant de Jean-Luc Godard et Kristof Kieslowski), nous mettaient face à face avec des rescapés des camps nazis. Ces visages dévastés, ces mains sillonnées, ces bras tatoués, Finkiel savaient déjà les filmer avec humilité et sobriété, sans artifice, presque «à distance», mais avec une humanité infinie. Son long-métrage, VOYAGES, récompensé aux César 2000 pour la meilleure première oeuvre de fiction et pour le meilleur montage, est une extension, un développement et un prolongement de son court-métrage. On y retrouve d'ailleurs quelques-uns des mêmes interprètes (tous non-professionnels), la même musique de la langue et des accents hébraïques, la même problématique: la difficulté pour les victimes de la Shoah de nouer des liens entre eux après la tragédie, leur profond sentiment d'isolement, leur peine irrévocable. Le titre VOYAGES raconte déjà d'une certaine façon des éclatements, des dispersions, des ermitages. Il évoque aussi, par la musicalité, l'idée de «voie», de «voix», et de «voir», mais également de «l'âge», et du «je», enfouie et imprégnée dans le film de Finkiel. Une oeuvre à grande part autobiographique mais résolument fictionnelle. Une fiction juste.

VOYAGES nous propose de suivre, de nos jours, les trajectoires de trois dames juives, marquées par leur emprisonnement dans des camps de concentration. Le film est divisé en trois parties, dans trois lieux différents: d'abord la Pologne, ensuite la France puis l'Israël. Trois portraits de femmes. Même s'il avoue aujourd'hui ne pas avoir choisi consciemment trois héroïnes, le spectateur ne peut que ressentir au fond un sentiment d'héritage, de chaleur et de naissance à la vision de ce triptyque féminin. Finkiel oppose pourtant inlassablement la femme à la mort, telle la première scène. Un groupe de rescapés arrivés en car visite un cimetière. La vieille dame, rare survivante d'Auschwitz, que l'on va apprendre à connaître dans le premier et le troisième fragment du film, reste un moment assise, seule, mais le groupe ainsi que son mari l'oublient et partent du cimetière sans elle, alors abandonnée et emprisonnée une nouvelle fois au milieu de la mort. La scène, stupéfiante, laisse entendre dans le fond des bruits stridents de machines et des craquements de bois. Bruits a priori anodins et logiques (on voit un employé débroussailler les mauvaises herbes autour des tombes), mais qui paraissent infiniment irréels et horribles pour cette femme, des sons infernaux venus d'un autre temps, comme si des fantômes revenaient à la surface."
(ref:http://www.cadrage.net/films/voyages/voyages.html)

21 rue de la Boétie, par Anne Sinclair (2012)

""La galerie de Paul Rosenberg (1881-1959) se situait à Paris "21 rue La Boétie", titre du livre d'Anne Sinclair publié mercredi par Grasset. Son flair lui fit acquérir des oeuvres des plus grands artistes de son temps et constituer une formidable collection.

"Attirée malgré moi par cette adresse et par l'histoire tragique qui y est attachée, j'ai eu envie de revisiter la légende familiale", explique Anne Sinclair, née à New York le 15 juillet 1948, directrice éditoriale de la version française du Huffington Post et épouse de Dominique Strauss-Kahn depuis 1991. Cette question du guichetier de la préfecture de police, "on l'avait posée pendant la guerre à des gens qui devaient bientôt monter dans un train... Cela a suffi à raviver en moi le souvenir de mon grand-père obligé de fuir, car déchu de sa nationalité parce qu'il était juif". Et qu'aurait-il dit "s'il avait vu que j'étais née Anne Schwartz dite Sinclair, un état civil modifié en 1949 par décision du Conseil d'Etat".

Sur la couverture du livre, on voit la petite Anne, une main dans celle de Paul Rosenberg, tendrement penché vers elle. "Ce livre raconte son histoire qui, indirectement, est aussi la mienne." "Je me suis plongée dans les archives. J'ai voulu comprendre l'itinéraire de mon grand-père, intime de Picasso, Braque, Matisse, Léger, devenu paria sous Vichy", souligne la journaliste, qui évoque aussi dans son livre la liaison de sa grand-mère avec un autre grand marchand d'art. Fils d'un antiquaire parisien, Paul Rosenberg, qui avait ouvert sa première galerie à Paris en 1911, puis une autre à Londres dans les années 1930, s'est rapidement intéressé aux peintres qui allaient devenir les grands de l'art moderne, tout en vendant des impressionnistes. En 1918, il devient le principal représentant de Picasso en France et à l'étranger, jusqu'en juin 1940 quand il émigre aux Etats-Unis.
Avant de partir, il tente de mettre ses quelque 400 tableaux à l'abri. Mais les nazis parviennent à s'emparer d'une grande partie de ceux restés en France. Plusieurs tableaux pillés ont été localisés ces vingt dernières années, restitués à la famille et vendus. A sa mort, Paul Rosenberg laisse deux héritiers, sa fille Micheline -la mère d'Anne Sinclair disparue voici cinq ans- et son fils Alexandre, décédé en 1987, qui avait repris la galerie new-yorkaise.

"En mai 2011, écrit Anne Sinclair, dans des circonstances douloureuses, je me suis retrouvée contrainte de vivre à New York, soudain prisonnière (...) Chaos de la réalité qui trébuche sur les souvenirs sucrés de l'enfance." "
(réf:http://www.rtl.be/loisirs/livresbd/sorties/733745/anne-sinclair-raconte-son-grand-pere-dans-21-rue-de-la-beotie-)

30/08/2012

The Chosen, by Jeremy Kagan (1981)

L'adaptation cinématographique du livre (Chaïm Potok)

Le deuxième sexe, par Simone de Beauvoir (1949)

Un essai existentialiste et féministe, paru en 1949.
Voici quelques passages intéressants:
“Ainsi, la passivité qui caractérisera essentiellement la femme
«féminine» est un trait qui se développe en elle dès ses premières
années. Mais il est faux de prétendre que c'est là une donnée
biologique; en vérité, c'est un destin qui lui est imposé par ses
éducateurs et par la société. L'immense chance du garçon, c'est que sa
manière d'exister pour autrui l'encourage à se poser pour soi. Il fait
l'apprentissage de son existence comme libre mouvement vers le
monde; il rivalise de dureté et d'indépendance avec les autres garçons,
il méprise les filles. Grimpant aux arbres, se battant avec des
camarades, les affrontant dans des jeux violents, il saisit son corps
comme un moyen de dominer la nature et un instrument de combat; il
s'enorgueillit de ses muscles comme de son sexe; à travers jeux,
sports, luttes, défis, épreuves, il trouve un emploi équilibré de ses
forces; en même temps, il connaît les leçons sévères de la violence; il
apprend à encaisser les coups, à mépriser la douleur, à refuser les
larmes du premier âge. Il entreprend, il invente, il ose.”
(p.30)

“On verra, plus loin, combien les rapports de la mère à la fille sont
complexes: la fille est pour la mère à la fois son double et une autre, à
la fois la mère la chérit impérieusement et elle lui est hostile; elle
impose à l'enfant sa propre destinée: c'est une manière de revendiquer
orgueilleusement sa féminité, et une manière aussi de s'en venger.”
(p.32)

“Comme l'amoureuse, la mère s'enchante de se sentir nécessaire; elle
est justifiée par les exigences auxquelles elle répond; mais ce qui fait
la difficulté et la grandeur et l'amour maternel, c'est qu'il n'implique
pas de réciprocité; la femme n'a pas en face d'elle un homme, un
héros, un demi- dieu, mais une petite conscience balbutiante, noyée
dans un corps fragile et contingent; l'enfant ne détient aucune valeur, il
ne peut en conférer aucune; en face de lui la femme demeure seule;
elle n'attend aucune récompense en échange de ses dons, c'est à sa
propre liberté de les justifier. Cette générosité mérite les louanges que
les hommes inlassablement lui décernent; mais la mystification
commence quand la religion de la Maternité proclame que toute mère
est exemplaire. Car le dévouement maternel peut être vécu dans une
parfaite authenticité; mais, en fait, c'est rarement le cas.
Ordinairement, la maternité est un étrange compromis de narcissisme,
d'altruisme, de rêve, de sincérité, de mauvaise foi, de dévouement, de
cynisme. Le grand danger que nos moeurs font courir à l'enfant, c'est
que la mère à qui on le confie pieds et poings liés est presque toujours
une femme insatisfaite: sexuellement elle est frigide ou inassouvie;
socialement elle se sent inférieure à l'homme; elle n'a pas de prise sur
le monde ni sur l'avenir; elle cherchera à compenser à travers l'enfant
toutes ces frustrations; quand on a compris à quel point la situation
actuelle de la femme lui rend difficile son plein épanouissement,
combien de désirs, de révoltes, de prétentions, de revendications
l'habitent sourdement, on s'effraie que des enfants sans défense lui
soient abandonnés. Comme au temps où tour à tour elle dorlotait et
torturait ses poupées, ses conduites sont symboliques: mais ces
symboles deviennent pour l'enfant une âpre réalité. Une mère qui
fouette son enfant ne bat pas seulement l'enfant, en un sens elle ne le
bat pas du tout: elle se venge d'un homme, du monde, ou d'elle-même;”
(p.376-377)